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Blog littéraire : A la découverte de mes écrits et mes coups de cœur ou de gueule.

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

            Il est 15 heures. Le bac est posé sur l'eau, contre la rive. Les dernières voitures se sont essaimées, qui vers la banlieue sud de Rouen, qui vers Elbeuf ou Caumont, et par-delà Pont-Audemer ou même Alençon. Le service reprendra dans trois-quarts d'heure avec les prémisses de l'afflux de la fin de journée.

            Il y aura quelques touristes bien sûr, ceux qui savent, ou bien ceux qui découvrent par hasard ce moyen de transport. Ceux-là s'émerveillent. Les enfants surtout, le nez aux vitres, dévorent des yeux le paysage qui s'éloigne : La Bouille aux claires façades à colombages qui s'étagent sur la falaise jusqu'aux sommets boisés où, lointaine vigie, sommeille la tour du château de Robert le Diable. Parfois les petits demandent à descendre du véhicule pour mieux humer l'air qui monte de la Seine, mais les parents s'affolent vite : la traversée ne dure que trois minutes et dès l'arrivée à quai, du côté désert de Sahurs, les moteurs démarrent, il faut regagner la terre ferme à toute allure pour ne pas ralentir les automobiles dans lesquelles piaffent les travailleurs tout juste débauchés qui rusent en empruntant le bac pour éviter le chaos des ponts rouennais.

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

         Oui, tout à l'heure, tous ces usagers stressés se rueront sur mon massif esquif surveillant leur montre et la file s'allongera dans l'attente de mes allers et retours. Mais tout de suite c'est l'accalmie et je suis seul. Mon second est allé retrouver ses potes pour boire une bière au bistrot. Le soleil de septembre écrase les êtres et dans la chaleur lourde même les mouches se sont assoupies. La nuit dernière une moiteur épaisse, insolite sous les cieux normands évoquait les tropiques où se sont perdues mes années de jeunesse. Je grignote un sandwich et ferme les yeux, bercé par le clapotis du fleuve.

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

 

             Un remous plus appuyé, une vague roule sous mon radeau qui se laisse mener docilement. Quand j'ouvre les yeux je suis déjà au mitan de l'eau. Je ne cherche pas à réagir, je m'aperçois que je n'ai pas envie de m'arrimer une fois de plus au rivage. Le flot m'emmène. Nous longeons Hautôt et à l'entrée de Val de la Haye, au bout du chemin des Templiers, se dessine la colonne Napoléon. Elle témoigne du passage des reliques de l'Empereur. Exilé loin des siens et de ce qui fut le théâtre de ses ambitions, il avait caressé le rêve que ses cendres reposent sur les bords de Seine, mais l'Histoire le condamna à la somptueuse prison des Invalides.

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

              Je médite sur la fragilité de l'être et, médusé, je vois l'aigle du sommet de la colonne déplier ses ailes de pierre et prendre son envol. Stupeur ! Il vient se percher à la proue de mon embarcation qui s'est effilée et dont le fond plat s'est curieusement incurvé de sorte que je vogue sur une nef allongée qui n'a plus guère de points communs avec mon ancien bac.

            Nous dépassons les installations portuaires mêlées aux bâtiments d'usine nauséabonds. Nul obstacle; les grues Picasso surveillent notre avancée d'un œil placide et les aériennes armatures du pont Flaubert nous laissent passer sous un tablier altier. Dans le bassin mon vaisseau dérive vers le pont Guillaume le Conquérant. Derrière lui, la flèche de la cathédrale domine l'immeuble du Front de Seine qui fut un temps la gloire des promoteurs. Sur l'autre bord veille la Tour des Archives.

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

            Ebloui par tant de verticalité je constate que des mâts ont poussé sur mon bateau le muant en caravelle d'antan. Des mouettes criaillent autour des voiles qui ponctuent la mâture jusqu'à ce que l'aigle napoléonien les chasse de son vol majestueux. Puis n'ayant rien perdu de sa superbe, il revient me montrer le cap vers l'aval. La nef fait aisément demi-tour devant les yeux ébahis des promeneurs attardés sur les quais nouvellement aménagés.

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

            Nous rebroussons chemin abandonnant la ville aux mille clochers. A  Croisset, du pavillon de Flaubert s'échappent vociférations et incantations : "C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar."  Un cri de femme. Un plongeon. Une silhouette flotte dans les eaux moirées de pollution. Elle tournoie. Je lance des cordes, puis une bouée, je me démène pour hisser sur le pont la nageuse en difficulté. Les voiles irisés qui collent à son corps ne laissent aucun doute sur son anatomie divine mais les yeux noirs cernés de khôl me défient. De quel monde vient-elle de s'échapper ? Avant même que la question me vienne aux lèvres, elle m'assène son identité avec la hauteur d'une souveraine : "Je suis Salammbô, fille du général carthaginois Hamilcar, trop longtemps exilée dans le Pavillon d'été de ce mégalo d'écrivain. Vous n'imaginerez jamais quelle y était mon existence parmi ses plumes d'oie, ses encriers et ses dessins. De quoi développer des allergies monstres ! Pire encore, il me fallait endurer la compagnie de cette neurasthénique d'Emma Bovary des soupirs de laquelle il ne cessait de se gargariser."

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

            Elle se reprend, redresse ses tresses constellées de perles, réajuste les pans de sa tunique moirée et tend son bras nu paré de diamants vers la proue : "Cap sur la Tunisie!", m'enjoint-elle dans un souffle enjôleur. "Je rentre chez moi."

            D'un pas décidé elle s'installe à l'avant du bateau tandis que l'aigle se pose sur son épaule. Sidéré, je ne discute pas. Je pourrais arguer que, légionnaire tout nouvellement formé, avant d'être envoyé en Afrique intertropicale où j'ai chopé, entre autres saletés, la dengue, je suis passé à Carthage. J'ai vu ce qu'il restait de sa cité, rivale de la grande Rome en son temps : quelques morceaux de colonnes, des bouts de mosaïques, du sable et de la poussière..

            De toute façon depuis le départ de cette aventure j'ai conscience que je ne maîtrise rien. Alors vogue le navire ! Les voiles claquent, effaçant les installations pétrolières de Petit-Couronne et la torchère qui ne brûlera plus les cieux pâlis puisque la faillite a scellé son destin.

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

            La forêt de Roumare nous accompagne, qui peuple la colline de hêtres. Dans les sous-bois le soleil fait danser mille particules de lumière au creux des trouées qu'il débusque. Plus bas, par plaques la craie affleure, verticale et creusée de constructions abandonnées ou de manoirs réhabilités. Je me surprends à guetter dans les reflets de l'eau l'épopée fantomatique de mon vaisseau échappé au temps. Je suis ainsi plongé dans un état second quand j'entends le bruit mat d'un objet qui choit sur le pont. A quelques mètres de moi quel être se joue encore de ma conscience ? C'est un homme d'apparence massive, moustachu avec une belle tête carrée. Mais singulièrement la lumière passe à travers lui. D'une voix grave, il s'adresse à moi: "Ce navire vogue bien vers Rio, n'est-ce pas ? C'est qu'il y a si longtemps que je suis retenu ici." Je balbutie : "Qui êtes-vous?" "Je suis le Horla. J'incarne la folie des hommes qui m'hébergent.. Depuis que Guy de Maupassant a rendu sa plume et son âme je n'ai trouvé aucun mortel digne d'intérêt à hanter. Alors j'ai décidé de regagner mes pénates brésiliens. Mais n'est-ce pas la merveilleuse Salammbô que j'aperçois là-bas en compagnie de cet oiseau altier? Quelle belle rencontre !"

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

          Il m'abandonne et je vois défiler les façades alignées de ce qui fut mon port d'ancrage, l'école, le restaurant, les galeries de peinture. Depuis la berge un enfant nous fait signe, il est accompagné d'un chien qui porte un singe à califourchon. Sans l'avoir jamais vu, je lui trouve un air familier. "Allons le chercher", propose Salammbô.  "Inutile", rétorque le Horla, "Ce n'est pas sa route, le petit Rémi cherche les siens sur Paris." "Dommage, le singe me plaisait bien!", se désole la jolie prêtresse de Tanit. Au fil de la berge les pavillons s'espacent, un instant un château aujourd'hui vendu en appartements retient le regard, puis la Seine étire ses boucles.

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

          Nous croisons les châteaux de Dieu, les abbayes disséminées sur la rive droite. Aux abords du joyau de pierre blanche qu'est Jumièges, une barque vient heurter la coque. A son bord deux jeunes gens gisent, les jambes enveloppées de bandages. Des fleurs et des offrandes jonchent l'espace autour d'eux. Salammbô m'ordonne de les hisser à bord. Remué au vu du spectacle pitoyable qu'ils offrent, j'obtempère. Ils ne peuvent se tenir debout, ils ont eu les nerfs des jarrets brûlés. Il faut les porter. Non sans mal nous les installons dans des hamacs. Ils fuient la vengeance d'un roi qui fut aussi leur père, et qu'ils ont voulu trahir, à ce qu'ils nous confient.  Salammbô leur promet la guérison au pays de ses ancêtres qui recèle de plantes dont elle connaît les vertus magiques. Elle s'emploie pour l'heure à bannir leur douleur par une danse sacrée. L'aigle tourbillonne très haut autour d'elle tandis que le Horla et moi restons captifs de ses charmes.

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

            Saint-Wandrille est déjà loin quand je récupère mes esprits. Voici Villequier et la demeure où vécut la famille Hugo. Je me demande ce qui m'y attend. Me faudra-t-il tirer des flots la douce Léopoldine encombrée des lourds effets qui la tirèrent vers le fond au passage de la vague du mascaret quand la Seine était encore sauvage ? Au point où j'en suis, je pourrais me voir en Orphée, rival de la mort ! Mais c'est de la berge qu'une jeune fille me hèle. Elle tient un sac de voyage; croit-elle donc faire du stop fluvial ? J'hésite à manœuvrer ma blanche caravelle. Mais le Horla s'approche : "C'est Adèle, la fille cadette du grand Victor Hugo, me dit-il, elle est à la poursuite d'un rêve incarné par un bel officier lâche et falot qui est bien incapable de l'aimer à sa démesure. Moi, je puis lui fournir l'abîme qui convient à sa folie. Voilà une âme digne de ma quête." Nous accueillons donc une passagère de plus tandis que le vent nous pousse toujours plus loin vers l'embouchure

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

            Sous les haubans du pont de Normandie je respire à fond les embruns du large, grisé de cette incroyable équipée. Et voilà Honfleur à bâbord, dernière étape avant Le Havre. Un curieux bonhomme au pince-nez de travers et la barbichette en pointe agite une canne pour attirer notre attention avec un sourire moqueur. "C'est Erik Satie, l'auteur des Gymnopédies, évitez de le faire monter avec nos jeunes paladins blessés. Je ne les vois guère en état d'apprécier ce genre de danse sportive que les Spartiates exécutaient nus", dit le Horla. "Et puis vous imaginez le fossé d'incompréhension entre Salammbô et lui?" Les yeux du personnage abandonné à quai pétillent de malice et je regrette de le laisser derrière nous. Il me semble que son humour m'aiderait à assumer le curieux virage qu'est en train de prendre mon destin.

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

           Le Havre ouvre ses portes marines. Un bâtiment tout en vitres miroite à tribord. Deux hommes âgés en sortent. Ils me font signe qu'ils vont embarquer. Je ne sais par quel moyen ils parviennent à bord. Le plus corpulent, à la longue barbe blanche, porte un chevalet de voyage. Il se présente : "Je suis Monet, le peintre des nymphéas, et voici mon maître, Eugène Boudin." Je m'avoue ravi de faire leur connaissance mais m'enquiers de la raison de leur venue. "Voyez-vous, nous sommes tous deux fascinés par l'eau. C'est même notre thème de prédilection. Or, il nous paraît que nous avons fait le tour des eaux dormantes, des rivières et des ports de notre vieille Europe. Un de nos jeunes confrères, Paul Gauguin parti vers les paradis polynésiens, y a puisé de magnifiques sujets d'inspiration. Vous êtes bien en route vers ces nouveaux horizons?"

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

        Je suis bien en peine de leur livrer le but de mon voyage. Salammbô a promis d'emmener les jeunes princes blessés à Carthage, le Horla et Adèle visent des cieux outre-Atlantique tandis que l'aigle impérial est nostalgique d'une île de beauté. Une corne salue notre passage. Nous allons abandonner le fleuve qui me fut un compagnon de tant d'années, depuis que mes folies de jeunesse remisées, j'ai obtenu cet emploi de passeur.

EMBARQUEMENT SANS FRONTIERES

            La corne encore. On me secoue brutalement. Mon second : "Qu'est-ce que tu fous, bon sang ! Tu as laissé le bac dériver. Tu n'entends pas ? C'est l'émeute !"

            Qu'est-ce que je croyais ? Ma parole ! Je me voyais peut-être faire concurrence à Charon, l'ancien nocher des légendes grecques, le passeur qui conduisait sur sa barque funèbre les ombres destinées à errer dans le monde des morts. Le concert des klaxons à quai achève de me dégriser. Il est temps de retrouver mes marques.

            Et je reprends les commandes du radeau plat qui ne voguera jamais davantage que trois minutes : le temps de relier La Bouille à Sahurs.

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