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Blog littéraire : A la découverte de mes écrits et mes coups de cœur ou de gueule.

ECHOS

ECHOS

Une nouvelle écrite en 2014 qui a été distinguée pour participer au recueil "De passage en passages"

édité par CIL Sud Presqu'île Confluence  avec une préface de Charles Juliet, président du jury.

ECHOS

           Comment se repérer dans cette obscurité ? Qu’est-ce qu’il faisait là ? Il cherchait à se prouver quoi exactement ? S’il disparaissait aujourd’hui, il se passerait des lunes avant que quelqu’un ne donne l’alerte. Il n’était pas du genre à se laisser aller aux confidences et, avec sa manie de s’enfermer des jours durant sur son ordinateur quand il lui chantait, il était prêt à parier que ni voisin ni parentèle ne songerait à s’alarmer de sitôt.

            Il s’était enfoncé trop avant dans la caverne et, quand il avait trébuché, le tintement l’avait averti que sa lampe s’était répandue en éclats sombres et coupants. Il aurait dû alors rebrousser chemin, quitte à revenir mieux équipé plus tard dans la journée, mais il s’était obstiné ; les mains agrippées à la paroi humide, il s’acharnait à progresser en aveugle. Des minutes, des heures peut-être. Il était parti au point du jour, mais ici le temps n’existait pas. Les ténèbres l’agressaient pourtant moins que la question qui taraudait son cerveau : que voulait-il se prouver ? Que cherchait-il exactement dans les profondeurs de la terre, dans les entrailles du monde ?

ECHOS

          L’obscure progression le rendrait-elle lucide ? Oublier cette lettre qu’il conservait dans la poche de sa chemise, qu’il aurait dû déchirer pour ne pas la sentir lui froisser le cœur à chaque effort consenti. Ici encore, dans cette noirceur rance, devant ses yeux déficients, dansaient les caractères bleus sur fond blanc de désespoir. Un mot surtout, tracé à l’encre, en pleins et en déliés, - de sa belle écriture de maîtresse d’école, avec le stylo à plume « Artpen », dont elle ne se séparait jamais. Car même là, - surtout là en pareilles circonstances, - il en était sûr, elle s’était appliquée à parfaire les rondeurs du « e » et du « d », pour contrebalancer l’élancement de la majuscule, trop révélatrice de son état d’âme ;  mais dans cette tentative pour adoucir la brutalité de la sentence elle n’avait pu retenir les poignards dressés du « i » et du « u ».  « Adieu ». Le reste du message ? Nul besoin de déplier le papier, de recouvrer la lumière, il le savait par cœur. N’en connaissait-il pas d’ailleurs la teneur depuis longtemps ? Bien avant qu’elle n’ait trouvé le courage de la lui signifier. Il était une luciole rêvant d’une étoile et qu’ils aient pu faire un bout de chemin ensemble était déjà hautement improbable. Comment aurait-il pu songer la retenir ?

ECHOS

         Le jour de leur mariage, dans le grand miroir du salon d’apparat, sous les pampilles du lustre de cristal, le reflet de leur inadéquation sautait aux yeux. Un peu gauche et dégingandé dans son costume noir, lui qui tentait de retenir au creux de ses bras une fée voilée de dentelle, papillon contre son épaule, mutine, palpitante, aérienne. Et pourtant, ce jour-là, elle avait dit « oui », et il s’était cru capable de la suivre dans les nuées.

         Mirage. C’était pour mieux retomber. Et voilà ! Elle était partie. Ne restaient que l'absence et sa lâcheté. La dégringolade allait s’achever, là, dans cet abîme, écho des ébènes de son existence. Qu'est-ce qu'il avait cru ? Qu'est-ce qu'elle attendait de lui ? Tristan, Roméo, la barre était haute ! Mourir d’amour, quelle gageure ridicule! Et pourtant qu'est-ce qui l'avait poussé à s'inventer cette improbable mission chevaleresque?

ECHOS

          Depuis vingt-quatre heures le journal télévisé relatait en boucle la disparition de la petite Lucille dans le secteur de la Gorge-aux-Loups. Un éclair alors avait bouleversé ses neurones! La forêt, il la connaissait bien. Il y a vingt ans, eux, c’était un trésor qu’ils y cherchaient avec Jip. Enfance gavée de romans d’aventure et de rêves de pirates à jambe de bois. Pesanteur des dimanches familiaux passés à table à subir les interminables débats où les adultes refaisaient un monde qui ne les concernait pas. Appropriation naïve des fables villageoises serinées aux soirs de veillée par un aïeul à voix rauque, mêlées aux légendes médiévales du programme scolaire. Quand les cousins avaient découvert la grotte, ils s’étaient inventé une quête. Ils avaient conspiré de longues semaines. Au moment propice, ils s’étaient éclipsés, juste après le dessert, laissant café et digestifs embrumer suffisamment les parents pour qu’en cette après-midi dominicale leur absence n’attirât pas l’attention.

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            Jip avait bien fait les choses, fort des deux années que lui donnait l’avantage de la naissance. Lampes de poche, biscuits, cirés, il avait même songé à la boussole. Lui, Bruno, le second rôle, n’avait plus qu’à suivre, le cœur palpitant de participer à une escapade que les adultes assurément désavoueraient. Or, dès qu’il s’était glissé dans l’antre humide, il avait senti combien il avait présumé de son courage. Le couloir sombre se rétrécissait en un boyau malsain et la moisissure qui suintait sur des parois rocheuses, tantôt lisses tantôt granuleuses, lui mettait le cœur au bord des lèvres. Des frissons irrépressibles l’agitaient qu’il ne put dissimuler à l’œil aigu de son compagnon. La mort dans l’âme, conscient de l’infamie qui allait entacher son image, il dut avouer qu’il voulait faire demi-tour et que pour lui l’aventure s’arrêtait là ! Jip s’était moqué, le traitant de dégonflé et de poule mouillée, et ses propos faisaient mouche, accentuant encore la vision déshonorante qu’il avait de lui-même, mais le malaise était trop grand ; il rebroussa chemin, progressant de plus en plus vite vers l’air libre et la lumière.

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            Ensuite, il s’était morfondu. Longtemps. Attendant d’abord Jip aux abords de la grotte. Puis, alors que le soleil flirtait avec l’horizon, il avait regagné ses pénates sans oser toutefois pénétrer dans le jardin, partagé entre le sentiment d’urgence qu’il fallait envoyer quelqu’un sur les traces de son cousin et la peur de trahir une deuxième fois son complice en révélant leur intrigue secrète. L’obscurité s’appesantissait, il entendit un commencement d’agitation du côté de la maison. L’oncle et la tante, sur le point de partir, s’inquiétaient de leur rejeton. Il allait lui falloir, piteux, affronter leurs questions.

            Enfin, Jip surgit, trempé, manifestement épuisé, mais les yeux exaltés, transporté par les heures qu’il venait de vivre. Un doigt sur les lèvres, il lui fit signe de le suivre. Les parents se récrièrent en constatant l’état désastreux de leurs vêtements, mais l’heure étaient aux adieux et les explications furent écourtées. Jip eut juste le temps de lui glisser à l’oreille qu’il lui conterait le tout le dimanche suivant.

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            La semaine s’étira, insipide de gestes convenus, survoltée dans son cerveau harcelé de questions et de regrets. Pourtant, quand le moment des révélations arriva, il ne put s’empêcher de mettre en doute le récit de son cousin. L'histoire était trop belle. Il avait eu sept jours pour la peaufiner. Sûr qu’il se moquait de lui, lui faisant payer sa pusillanimité ! Car si ce qu’il racontait était vrai, il était impensable que nul, parmi les adultes vivant aux environs de la forêt, n’ait découvert le plan d’eau souterrain et le passage qui menait à la lumière depuis l’horrible boyau dont il s’était vu prisonnier ! Jip, vexé de son incrédulité, avait haussé les épaules. Et le sujet avait été considéré comme clos. De ce jour pourtant, leur complicité, comme l’estime qu’il avait de lui-même, avaient pâli.

 

ECHOS

 

            D'un accord tacite l'’affaire n’avait jamais été remise sur le tapis. Aujourd’hui cette propension au silence allait sans doute lui coûter la vie. L’obscurité s’insinuait en lui. A force de vouloir régler ses comptes en solitaire était-il arrivé au bout de lui-même ? Les mots incrustés sur le papier blanc qui reposait contre son cœur feraient finalement chavirer sa raison ! Etait-il vraiment venu trouver une fin, se punir d’avoir laissé partir Stella ! Il avait pourtant tenté de donner le change. Ce n’était pas un bout de femme d’un mètre soixante d’entêtement qui avait le pouvoir de faire la pluie et le beau temps dans son âme ! Que diantre, la vie ne pouvait être continûment exaltation et ivresse comme elle en rêvait ! Il n’était qu’un humble fonctionnaire à l’abri de ses certitudes. Pas grassement payé peut-être, mais protégé de l’hydre sournoise du chômage. Et puis enseigner les maths, c’était rassurant. Un problème donné a toujours sa solution raisonnée. Deux et deux font quatre, les droites parallèles ne se croiseront jamais, du moins dans la géométrie euclidienne, ainsi qu’il s’efforçait de le faire entrer dans la tête des collégiens. A dix ans, une expédition avortée l’avait convaincu qu’il n’était pas ni Livingstone ni Corto Maltese!

         Il l’avait regardée partir, assoiffée d’espace et de liberté. Il s’était confortablement muré dans la médiocrité, bannissant toute échappée belle. Quand il finissait par douter qu’elle n’eût jamais été sienne, il extirpait la lettre de sa poche de poitrine et l’encre du désespoir dansait sur l’écrin de ses remords.

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       Tout ça, pour en arriver là, piégé dans cet immonde trou noir. Il songea alors à lâcher la prise gluante sous ses doigts, à s’allonger  dans le giron humide de la nuit. C’était peut-être quelque chose comme ça, l’enfer. Une substance qui poissait l’âme, l’annihilant de brouillard. Les poètes et les peintres avaient tout faux, l’enfer, ce n’était pas le feu, mais l’eau noire qui, par symbiose, vous liquéfiait le corps et distillait votre volonté. Retour à la matrice originelle peut-être. Il s’allongea, prêt à consentir, adhérant à la tentation vaporeuse du néant.

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         Un son le tira de son marasme liquoreux. Une perle de silence. Claire. Nette. Rythmique. Une goutte qui tombait sur le cristal d’une roche. Piqure salutaire, elle résonna au fond de ses tympans, réveillant son instinct de vie. Appelé par son étrange régularité, il se redressa aimanté vers une direction qu’il ne pouvait discerner. Le bruit s’amplifia, tandis qu’il progressait ; d’autres notes s’égrenaient puis s’agglutinaient, accentuant la cadence de son cœur. Bientôt ce fut une cascade d’accords qui sonnèrent à ses oreilles goulues. Là-bas il y avait un vaste espace où la vie prenait source. Là-bas on l’attendait.

ECHOS

      Les murs s’écartèrent. Les eaux dévoilèrent leur lancinante incantation. Elle se fondait dans un lac souterrain, sombre territoire où pourtant s’insinuaient d’infimes lueurs. Son regard s’habitua. Très loin, très haut, d’impalpables rais de clarté s’immisçaient à travers les rideaux enchevêtrés d’une végétation effrénée. Dans cette pâleur diffuse, le lieu revêtait une sombre magie. Des colonnes opalines tombaient de la voûte ébauchant d’insolites rendez-vous avec des pics de calcaire sortis de terre. Il discerna les bords rocheux qui ceignaient la lourde nappe aqueuse. A l’extrême gauche, sur la pierre froide, gisait un corps recroquevillé, si pâle.

ECHOS

            Submergé par l’anxiété, il s’approcha, guettant un souffle de vie au bord des lèvres. La fillette était évanouie. La chute, la peur, le froid. Il la prit délicatement dans ses bras, berçant son inconscience de mots d’espoir et d’amour, lui promettant de la ramener au jour et à l’insouciance de l’enfance.

ECHOS

       Il dut grimper par l’étroite sente abrupte que lui avait jadis décrite son cousin. Des traînées de soleil, franchissant la barrière végétale, dessinaient, pointillés inondés de poussière, une ébauche d’escalier. S’agrippant aux racines tourmentées qui jaillissaient de la paroi, tandis que ses pieds s’attardaient à retrouver le fantôme de marches effacées par le ravinement des pluies, il s’efforçait de canaliser son souffle. S’il levait les yeux, des traits  lumineux, perçant le monde souterrain qui l’encerclait, engloutissaient son champ de vision faisant valser de blanches libellules devant ses rétines rétives. S’il abaissait le regard, il n’existait plus que la petite créature qu’il serrait contre son cœur. Qu’importe alors si la tête lui tournait, si son esprit chavirait, ce qui lui restait de conscience lui dictait seulement qu’il lui fallait se laisser happer par la lumière.

ECHOS

       Chargé de son insigne fardeau, il montait. Des bouffées de bonheur et de fierté le transperçaient. Tel un Orphée vainqueur du passé.

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