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Blog littéraire : A la découverte de mes écrits et mes coups de cœur ou de gueule.

Fable pour le temps présent : Le chien et le faon

Il n’est pas si aisé d’identifier son ennemi. D’étranges alliances peuvent parfois se nouer.

Fable pour le temps présent	:  Le chien et le faon

Un faon qui avait gambadé, tourné, viré sous le soleil, voulut se désaltérer.

         A l'aube du XXIème siècle l’industrialisation galopante avait tari les ruisseaux. Il lui fallait gagner, assez à découvert, les eaux stagnantes d’une mare. Il huma l’air. Il n’avait pas à craindre le loup. L’espèce en avait disparu, éradiquée par les humains. Le sire au pelage de nuit ne hantait plus que les récits des aïeux, les soirs de brume cotonneux.

A l’orée de la forêt, le bûcheron avait troqué sa cognée contre scie mécanique et engins tractés, semant panique chez les écureuils et les pics-verts ; mais au profond des bois les cerfs ne se sentaient pas menacés. Le joli mois de mai, qui fait voler les pollens, neutralisait l’approche du chasseur. Au moindre de ses éternuements tout ce que les bois renfermaient de gibier se figeait. La gent ailée désertait la nuée. Tous les bosquets, tous les halliers se tapissaient de silence. Et le veneur déconfit s’en retournait bredouille, son mouchoir à la main.

Fable pour le temps présent	:  Le chien et le faon

Fort de ces certitudes, notre faon s’élança dans la prairie pour s’arrêter, assez à l’étourdie, devant les pattes d’un dogue peu amène qui se prélassait à l’ombre d’un chêne.

 Qui te rend si hardi de troubler ma rêverie ? dit l’animal plein de colère.

 Que votre majesté n’en prenne pas ombrage ! s’excusa le petit. C’est la soif qui m’a poussé sur ces bords. Loin de moi l’intention de vous importuner !

 C’est pourtant ce que tu fais ! 

 Si vous permettez, après m'être désaltéré, je disparaîtrai promptement et vous n’aurez nul mal à renouer le fil de votre méditation. 

 Tout beau ! Tu en prends bien à ton aise, rétorqua le mâtin, retroussant ses mâchoires carnassières. Oublierais-tu qui je suis ? 

 Dieu m’en garde, répliqua le fils de la biche aux yeux de rosée. Vous êtes le terrible compagnon du chasseur. Mais puisqu’il est reparti gober ses antihistaminiques, pourquoi, sans ordres de sa part, voudriez-vous ma mort ? Sommes-nous ennemis ? Certes, je sais que la nature a placé entre nous très haute marche : vous faites partie des puissants, je ne suis que faiblesse. Mais les fables nous apprennent que parfois on peut avoir besoin d’un plus petit que soi.

Fable pour le temps présent	:  Le chien et le faon

L’ombre d’un sourire flotta sur la gueule du molosse :

Ma parole, on apprend à raisonner bien jeune aujourd’hui. Aurais-tu donc fait des études de philosophie, toi qui n’es pas même un daguet ? 

 Comme vous le voyez, je suis trop petit, je ne veux que grandir et connaître les joies de la vie. 

 Les joies de la vie ? Quelles peuvent-elles être pour la chétive créature que tu es ? Tout doit t’être danger, pourtant il est vrai que ton engeance prolifère alors qu'il ne reste nulle trace du seigneur de ces lieux !

 De quel seigneur parlez-vous ? L’homme n’est-il point le vôtre ? 

 L’homme, qui est mon maître, est aussi le pire fléau que la terre ait porté. C'est le cœur de la réflexion que ton intervention incongrue vient de briser.  Je rêvais, vois-tu, jeune importun, à une rencontre qui eut lieu, bien avant notre naissance à tous deux, en ces mêmes lieux. 

 Comment le savez-vous ? 

Fable pour le temps présent	:  Le chien et le faon

 Mon père me l’a contée, qui tenait l’histoire de son père, transmise par le père de son père. En ces temps-là les bois étaient le territoire des loups. La vie y était rude, les hivers rigoureux. Il advint qu’une année de famine, un grand loup efflanqué lia conversation avec l’un de mes ancêtres, gras serviteur des humains. Envieux de sa bonne mine, il s’informa de ses conditions de vie. Il en avait l’eau à la bouche, les larmes aux yeux, et s’apprêtait à lui emboîter le pas quand la marque laissée par le collier le dégrisa. Trop fier pour aliéner sa liberté ! 

 Mais il est peut-être mort de faim ! hasarda le faon.

 Sans doute. Malgré tout … il me semble aujourd’hui que je l'envie … 

Je ne vous comprends pas. 

Stupide petite créature ! 

  Pourquoi me rabrouer ? Moi, j’évite soigneusement de croiser le chemin de l'humain mais chaque jour les miens se félicitent qu’il ait fait disparaître la gent lupine dont vous vous gargarisez et qui menait effroyable carnage dans nos rangs. Evidemment les hommes sont aussi chasseurs mais il y a des lois, ils ne visent que les brocards, moi, je suis un bébé. Et si je me sens menacé, je cours me cacher à l’abri des grands arbres. 

Fable pour le temps présent	:  Le chien et le faon

 Justement, être naïf qui ne vois pas plus loin que le bout des andouillers qui ne te sont pas encore poussés, l’homme a déclaré la guerre à la forêt. 

 Comment serait-ce possible ? 

 J’ai vu, de mes yeux vu, à l’orée de ce bois, des panneaux blanc et vert qui signent son arrêt de mort. L’homme, qui se reproduit sans autre prédateur que lui-même, veut étendre la ville. Ni chêne ni roseau ne seront à l’abri. Egalité parfaite pour le lièvre et la tortue, le renard et le geai, l’aigle et le souriceau. Tous disparaîtront pour que poussent à l’assaut du ciel les champignonnières cubiques que les hommes bâtissent pour loger leurs semblables. 

Le faon qui chancelait se récria face à pareil cauchemar :

 Ma mort est-elle aussi écrite sur ces panonceaux ? Je ne suis sevré que d’hier ! 

Fable pour le temps présent	:  Le chien et le faon

     

 Si le chasseur ne te tue pas, ses acolytes t’attraperont et te mettront dans une cage. Là, leurs enfants viendront te caresser et te gaver de bonbons. Tu finiras obèse, confit dans le sucre et l’oisiveté. Comme moi, sans doute. Plus de gibier, point de chasseur. Je serai supplanté par des chiens de poche que les dames accrochent à leur bras en guise de sac à main. Les mignons sont exclusivement nourris de croquettes afin que leurs crottes se ramassent plus facilement. Car l’homme citadin, qui abandonne sans état d’âme dans les plus beaux paysages tessons de bouteilles inflammables ou sacs plastiques imputrescibles, ne supporte pas de voir ses rues bétonnées souillées de déjections canines ! 

 Je comprends maintenant pourquoi vous êtes en colère, soupira le petit aux longues pattes. En fait, ce n’est pas vraiment de ma faute…

         Un éternuement tout proche emporta la fin de sa phrase.

Fable pour le temps présent	:  Le chien et le faon

 Vite, petit, cours, sauve-toi ! hurla le chien.

         Le faon ne se le fit pas dire deux fois ; il prit ses pattes à son cou, mais l’espace de prairie qui séparait la mare de la forêt semblait soudain incommensurable. Jamais il n’atteindrait l’asile du sous-bois !  Un coup de feu claqua. Un bruit mat. Le faon courait toujours. Enfin, à l’abri des fourrés, il osa un œil en arrière : le dogue gisait, le mufle dans les bruyères.

         Et, si une morale ne suffit pas, cet ersatz de fable pourrait tout aussi bien s’intituler : « La nature, malade de l’homme ».

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I
Très bel hommage aux fables de l'enfance ainsi qu'une ode à la nature, servi par une écriture - ô combien maîtrisée - chapeau !

Un texte teinté d'une profonde poésie et de lucidité qui ne peut que porter à la réflexion.
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S
Merci de cette belle appréciation.