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Blog littéraire : A la découverte de mes écrits et mes coups de cœur ou de gueule.

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles...

Paul Valéry a écrit ce texte en 1919...

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles...

         Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ; nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexorable des siècles, avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symboliques, leurs critiques et les critiques de leurs critiques…

         Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose ; nous apercevions, à travers l’épaisseur de l’Histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesses et d’esprit ; nous ne pouvions pas les compter.

         Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire ; Elam, Ninive, Babylone, étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même.

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles...

          Nous voyons maintenant que l’abîme de l’Histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables: elles sont dans tous les journaux.

         Ce n'est pas tout. La brûlante leçon est plus complète encore : il n'a pas suffi à notre génération d'apprendre par sa propre expérience comment les plus belles choses et les plus antiques, et les plus formidables, et les plus ordonnées, sont périssables par accident; elle a vu, dans l'ordre de la pensée, du sens commun et du sentiment, se produire des phénomènes extraordinaires, des réalisations brusques de paradoxes, des déceptions brutales de l'évidence.

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles...

             Tout ne s'est pas perdu, mais tout s'est senti périr. Un frisson extraordinaire a couru la moelle de l'Europe, elle a senti par tous ses noyaux pensants qu'elle ne se reconnaissait plus, qu'elle cessait de se ressembler, qu'elle allait perdre conscience, une conscience acquise par des siècles de malheurs supportables, par des milliers d'hommes de premier ordre, par des chances géographiques, ethniques, historiques innombrables. Alors, comme pour une défense désespérée de son être et de son avenir physiologique, toute sa mémoire lui est revenue confusément. Ses grands hommes et ses grands livres lui sont remontés pêle-mêle. Jamais on n'a tant lu ni si passionnément que pendant la guerre : demandez aux libraires. Jamais on n'a tant prié et si profondément : demandez aux prêtres.

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles...

         Personne ne peut dire demain ce qui sera mort ou vivant en littérature, en philosophie, en esthétique; nul ne sait encore quelles idées et quels modes d'expression seront inscrits sur la liste des pertes, quelles nouveautés seront proclamées.

         L'espoir, certes, demeure, mais l'espoir n'est que la méfiance de l'être à l'égard des prévisions précises de son esprit. Il suggère que tout conclusion défavorable à l'être doit être une erreur de son esprit. Les faits sont pourtant clairs et impitoyables.

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